Le temps du marketing et des algorithmes

Le marché, l'âge d'or du business

Le sujet n'est plus la croyance ni la preuve, c'est le commerce tel qu'on l'enseigne, segmentation, positionnement, chaîne de valeur, et l'argent au bout.

↓ la médecine reconnue, puis les pratiques non reconnues

Le sujet change, ici c'est le marché

Le marketing a une naissance datée. Après-guerre, il faut d'abord produire pour reconstruire. Puis les capacités saturent, il faut écouler. Puis la concurrence mord, il faut se distinguer, et vendre devient une discipline, enseignée en école de commerce, vers le milieu du XXe siècle. On n'étudie plus une croyance ni une preuve, on étudie le commerce lui-même, et l'argent qu'il produit.

Le praticien qui soigne n'y échappe pas : le nom qu'il donne à son métier, le besoin qu'il affiche, le prix de sa séance sont des décisions de marketing, qu'il les nomme ainsi ou non.

les techniques de vente

Premier mouvement · la descente

La gradation de l'emprise. Les affaires spectaculaires sont la partie émergée ; le gros du marché vit dans une zone grise légale et latente, que voici du haut vers le fond. Ce qui descend, ce n'est pas l'outil, c'est la vulnérabilité visée.

On rapporte ici des faits établis, publics ou jugés, jamais un mode d'emploi. Le but est de reconnaître l'hameçon, pas d'apprendre à pêcher. Les sociétés analysées n'apparaissent qu'ensuite, dans la partie claire.

l'axe de la descente : jusqu'où va-t-on pour tirer profit d'une personne

01

l'outil neutre

La connaissance du client, le point de départ

Le marketing a inventé de connaître le client pour lui vendre au plus juste, segmenter, positionner, fidéliser. En soi, l'outil ne vise personne, il sert autant à écouler un légume qu'un soin. Tout ce qui suit en est le dévoiement, pas la nature.

à reconnaître rien encore, c'est la surface, propre et lumineuse.

Source : la discipline, de Smith (1956) à la fidélisation client.

02

le vice de structure

Un service dont nul ne peut vérifier la qualité

Une thérapie, un bilan de vitalité, un coaching : le client ne peut juger la valeur ni avant, ni même après, faute de savoir si autre chose aurait mieux marché. Les économistes nomment cela un bien de croyance (Darby et Karni, 1973). Conséquence implacable, le vendeur n'a aucune raison de marché de prouver son efficacité, puisque personne ne pourra la vérifier. Là où la preuve n'est ni exigée ni récompensée, elle disparaît.

à reconnaître une promesse dont le client ne pourra jamais vérifier qu'elle a été tenue.

Sources : Darby et Karni, 1973 ; Akerlof, 1970, sur le marché à information asymétrique.

03

le signal truqué

Le titre qu'on contourne, le diplôme qui ne prouve que lui-même

Le titre de psychothérapeute est protégé depuis 2004, réservé aux médecins et psychologues. Il a suffi d'en changer : psychopraticien, thérapeute, coach, énergéticien, aucun n'est réglementé, aucun diplôme d'État, aucun contrôle. N'importe qui peut s'en prévaloir. Et le diplôme brandi n'est souvent reconnu que par l'organisme qui l'a vendu, un signal qui ne renvoie qu'à lui-même. On compte 89 800 psychologues au registre officiel, mais la masse grise, elle, échappe à tout comptage.

à reconnaître un titre qui sonne médical mais qu'aucune autorité n'a validé.

Sources : loi du 9 août 2004, décret du 20 mai 2010 ; DREES, registre RPPS.

04

le vrai client n'est pas le patient

La formation, le produit qui rapporte vraiment

Le métier ne nourrit qu'une minorité, mais la formation, elle, se vend à tous. Dans le coaching, on dénombre 33 000 personnes formées pour 15 000 en activité : moins d'une sur deux exerce. Le produit rentable n'est pas la consultation, c'est le cursus vendu à l'aspirant, quelques milliers d'euros, parfois plus de douze mille. On vend un métier saturé à deux fois plus de gens qu'il n'en fait vivre, et l'invendu, ce sont les diplômés qui n'exerceront jamais.

à reconnaître une formation dont le diplôme n'est reconnu que par celui qui le vend.

Source : OPIIEC, observatoire de branche, octobre 2022.

05

la vente commence à coûter au corps

Écarter le médecin sans jamais le nommer

On ne conseille pas d'arrêter un traitement, on installe le doute qui y mène. « Ce qu'on ne vous dit pas », « les vraies causes », « ce que cache la médecine » : trois formules du même registre. C'est le cran où le procédé cesse d'être seulement commercial. Il a fallu une loi, celle du 9 juin 2023, pour interdire aux influenceurs de promouvoir l'abstention thérapeutique, et la MIVILUDES alerte de longue date sur le détournement des malades du cancer.

à reconnaître un propos qui disqualifie la médecine en général sans jamais l'affronter sur un fait.

Sources : loi n° 2023-451 du 9 juin 2023 ; MIVILUDES.

06

le changement d'échelle

Le gourou 2.0, amplifié par l'algorithme

Le même procédé passe du face-à-face à des millions de vues. Thierry Casasnovas, ancien boulanger devenu naturopathe, prônant le cru et le jeûne comme remèdes à presque tout, a réuni des centaines de milliers d'abonnés, une audience décuplée pendant le Covid. Devenu la personne la plus signalée à la MIVILUDES, il est visé depuis 2023 par une information judiciaire pour exercice illégal de la médecine, abus de faiblesse et pratiques commerciales trompeuses. L'algorithme, lui, récompense l'engagement, pas la justesse : il pousse mécaniquement le plus accrocheur.

à reconnaître un contenu dont la force tient à l'émotion qu'il déclenche, pas à ce qu'il démontre.

Sources : parquet de Perpignan ; MIVILUDES, 2023.

affaire en cours, présomption d'innocence : visé, non condamné à ce jour.

07

quand le procédé tue

La perte de chance, jugée

En octobre 2021, le naturopathe Miguel Barthelery a été condamné par le tribunal de Paris à deux ans de prison avec sursis pour exercice illégal de la médecine, après le décès de deux malades du cancer, le tribunal retenant qu'il avait entretenu la confusion sur ses diplômes. Et le théoricien du décodage biologique, Ryke Geerd Hamer, qui attribuait le cancer à un choc psychique et culpabilisait le malade, a été radié en 1986 puis condamné à Chambéry en 2004 à trois ans ferme pour escroquerie et exercice illégal.

à reconnaître un praticien qui entretient la confusion sur ses diplômes et sur ce qu'il peut soigner.

Sources : tribunal correctionnel de Paris, octobre 2021 ; cour d'appel de Chambéry, 1er juillet 2004.

08

le fond, l'emprise

Isoler, et prendre l'ascendant

Au fond du puits, la méthode devient le centre de la vie. On écarte les proches sceptiques, on disqualifie tout regard extérieur. La MIVILUDES reçoit des centaines de signalements de familles voyant un proche abandonner toute médecine au profit d'un seul enseignement, décrit des manipulateurs isolés propageant leur doctrine sur les réseaux, et note qu'en 2024, pour la première fois, la santé et le bien-être sont devenus le premier motif de saisine, devant le cultuel. C'est la frontière poreuse avec la dérive sectaire, celle qu'une commission d'enquête du Sénat pointait déjà en 2013.

à reconnaître une méthode qui éloigne peu à peu la personne de ses proches, à commencer par ceux qui partagent ses doutes.

Source : MIVILUDES, rapport d'activité 2022-2024.

la charnière, on rallume

On a touché le fond, l'emprise. La descente cartographiait un usage, du neutre au pire, elle ne prouvait pas un compte. Aucune société n'y a été accolée, seuls des faits jugés et des rapports officiels.

On remonte à la lumière, et on pose la seule question qui se démontre avec des chiffres publics. Qui gagne de l'argent avec tout cela, et comment.

Les sociétés n'apparaissent qu'ici, dans la clarté clinique, traitées en données, jamais dans le noir des procédés.

Second mouvement · la remontée clinique

La grille se dégage

Un seul cas a suffi à faire apparaître cinq colonnes de lecture, toutes factuelles et publiques. Elles se posent maintenant sur n'importe quel acteur du marché.

Grille de lecture, réutilisable

  1. Chiffre d'affaires. La taille, publiée et datée.
  2. Structure du chiffre d'affaires. D'où vient le revenu, le service ou le produit.
  3. Rentabilité et distribution. Marge, bénéfice, dividende.
  4. Structure capitalistique. Cotation, fonds, franchise, degré de financiarisation.
  5. Maillage. Réseau, pays, empreinte commerciale.

Le dernier mot

Le coût de la preuve

Les deux acteurs pratiquent le même métier, le commerce, avec les mêmes outils, segmentation, positionnement, fidélisation, et les mêmes codes financiers, cotation, fonds, dividende. La ligne qui les sépare du médicament ne sépare pas ceux qui vendent de ceux qui ne vendent pas, tous vendent.

Elle sépare ceux qui financent la preuve de ceux qui s'en épargnent le prix. D'un côté la recherche, les essais, la pharmacovigilance, portés au bilan. De l'autre, le récit et l'emballage.

C'est le seul écart qui compte, et c'est le seul que le chiffre d'affaires ne montre pas.